Après l’émotion et les slogans, l’appel à un discernement.

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Après les attentats... Réflexion de Monseigneur Ricard

 

Comme des millions de français, j'ai moi-même été horrifié par ces attentats froidement programmés qui ont abouti à l'exécution de journalistes, de policiers et de plusieurs personnes prises en otage. Il nous faut penser à ces victimes, à leur famille et les porter dans notre prière. !l nous faut aussi réfléchir sur ce qui s'exprime à travers ce type d'attentats : il ne s'agit pas d'actes isolés commis par des personnes déséquilibrées mais d'actions obéissant à une stratégie calculée. En fait, c'est l'irruption au cœur de la France de la guerre du Moyen Orient. Au moment où nous exprimons notre solidarité aux victimes de ces récents attentats, nous ne pouvons pas oublier ces milliers de musulmans, de yazidis et de chrétiens de Syrie et d'Irak qui ont été exécutés ces derniers mois selon la même logique terroriste que nous voyons mettre en œuvre chez nous. Il s'agit pour ces forces, se revendiquant d'un islamisme radical, de mener un combat sans merci contre nos sociétés occidentales, jugées colonialistes, décadentes, mécréantes et matérialistes et d'éliminer tous ceux qui apparaissent comme leurs complices. En fait, c'est la dynamique démocratique de nos sociétés qui est visée, en particulier dans deux de ses dimensions fondamentales que sont la liberté et la fraternité.

LA LIBERTÉ D'EXPRES­SION EST UN DROIT FONDAMENTAL

Le journal Charlie Hebdo n'a jamais été ma tasse de thé. Il y a eu des caricatures qui m'ont choqué. La dérision invoquée avait parfois du mal à cacher la violence du dessin. Mais dans une démocratie, la liberté d'expression est un droit fondamental. Certes, cette liberté a des limites et si celles-ci sont franchies, ce sont devant les tribunaux que l'affaire est portée. On ne fait pas taire celui avec qui on est en désaccord en le tuant.

Ce sont donc bien la liberté de conscience, la liberté d'expression et la liberté de la presse qui ont été sciemment visées dans cet attentat qui a provoqué la mort des caricaturistes du journal.

DÉJOUER LE PIÈGE DE LA DIVISION

On a voulu atteindre également la fraternité, mais de façon plus insidieuse. Ce que ne supporte pas cette idéologie terroriste (mise en œuvre par Daech ou El Qaida par exemple), c'est le pluralisme communautaire et religieux des sociétés démocratiques, où chacun a les mêmes droits et les mêmes devoirs, où chacun se sent citoyen solidaire avec d'autres d'une nation. Ces attentats poursuivent un objectif pervers : faire grandir en France un sentiment antimusulman qui aboutirait à provoquer un mal-être dans la communauté musulmane. Stigmatisés, se sentant rejetés, un certain nombre de musulmans, de jeunes en particulier, pourraient se tourner alors vers cette idéologie islamiste terroriste. Les terroristes auraient alors remporté leur victoire sur le sol français. Il est donc important de déjouer le piège, d'éviter de tomber dans l'islamo-phobie et de renforcer la fraternité entre français de confessions ou de visions du monde différentes. Les musulmans doivent de leur côté manifester leur attachement à la communauté nationale et dénoncer ce terrorisme islamiste comme un dévoiement politique et insupportable de l'Islam.

CE QUE NOUS AVONS À VIVRE DANS LES ANNÉES QUI VIENNENT

Au-delà de l'émotion légitime provoquée par les récents événements, il est nécessaire de poursuivre la réflexion pour aider à un discernement sur ce que nous avons à vivre dans les années qui viennent. Je ne prétends pas être exhaustif en ce domaine mais simplement attirer l'attention sur quatre points :

1) Ne faut-il pas réfléchir sur la situation d'un certain nombre de jeunes dans notre société ? Le terrorisme qui vient de frapper en France, même s'il prend sa source à l'étranger, n'est pas le fait d'étrangers infiltrés chez nous, mais de jeunes français. Qu'est-ce qui pousse ces jeunes à prêter une oreille attentive, en particulier sur les réseaux sociaux, à ces sirènes terroristes ? L'échec scolaire, le chômage, un avenir bouché, une déstructuration pour certains de liens familiaux, la promiscuité carcérale peuvent être pour un certain nombre d'entre eux un terreau favorable à ces engagements extrémistes. Ils y trouvent une sorte de vengeance envers une société qu'ils ressentent comme hostile.

2) Nous sommes, en France, dans une situation de grave crise de transmission aux générations qui viennent, transmission des valeurs, des points de repère, d'une foi religieuse fervente et intelligente. L'heure n'est plus aux grands idéaux, même politiques. Elle est à la consommation. N'y a-t-il pas pour beaucoup, pour beaucoup de jeunes en particulier, un grand vide spirituel ? On parle très souvent d'éducation à la laïcité. Je crois à la valeur d'une laïcité qui permet à chacun dans une société pluraliste de trouver sa place et de respecter celle des autres. Mais cette laïcité ne doit pas aboutir à vouloir éliminer le religieux de l'horizon de notre société. Un religieux refoulé risque de resurgir, mais de manière sauvage et non régulée. Si des jeunes ne trouvent pas une nourriture solide, ne risquent-ils pas de se nourrir d'aliments frelatés ? Nous savons bien que certains n'ayant pas trouvé le chemin de la source ont voulu aller étancher leur soif dans des sectes, et il y a des sectes mortifères ! Je souhaite qu'en France on soit moins suspicieux vis-à-vis des grandes traditions religieuses qui sont sources de convictions, d'intelligence et de sagesse.

« La fraternité et l'accueil de l'autre [...] sont des attitudes qui sont le fruit d'un véritable combat spirituel »

3) II a fallu deux siècles à l'Église catholique pour relever les défis du siècle des Lumières, pour apprendre à vivre dans une société démocratique et pour souligner l'enjeu fondamental de la liberté dans l'acte de foi (cf. l'importante déclaration conciliaire sur la Liberté religieuse). L'entrée des communautés musulmanes dans nos sociétés démocratiques est beaucoup plus récente. Partageons-leur notre expérience d'avoir appris à vivre dans une société démocratique, attentifs au respect de la liberté de conscience, à la liberté de religion, à la distinction du religieux et du politique, à l'acceptation du pluralisme. Soutenons tous ces musulmans qui font ce travail d'inscription de l'Islam dans nos sociétés démocratiques. Certes, les évolutions de mentalité ne se font pas du jour au lendemain, mais c'est là que peuvent avoir toute leur importance le dialogue interreligieux et nos réflexions communes sur les enjeux de l'éducation aujourd'hui.


4) II y a un point sur lequel il est important également de réfléchir, c'est notre rapport à la violence meurtrière. Nous sommes profondément scandalisés qu'on puisse tuer au nom de Dieu. Certes, il faut répéter aujourd'hui, comme le pape François l'a fait récemment, que le plus grand sacrilège qui atteint Dieu, c'est de tuer en son nom. Mais dans l'histoire de chacune de nos religions on a tué au nom de Dieu, pensant par là lui rendre hommage ou accomplir sa volonté. La tentation est forte, et pas uniquement dans les religions, de défendre ses convictions en les absolutisant et en supprimant l'adversaire. La violence peut être présente dans le cœur de tout homme. N'oublions pas que la fraternité et l'accueil de l'autre ne sont pas des notions que l'on pourrait revendiquer comme des slogans. Ce sont des attitudes qui sont le fruit d'un véritable combat spirituel, celui auquel nous invite le Christ (Mt 26, 52-53). Là aussi, entre croyants de différentes religions, nous pouvons nous aider dans ce combat spirituel, ne serait-ce qu'en relisant à nouveaux frais ensemble nos textes fondateurs. L'avenir n'est pas à l'exclusion mais à la rencontre et au dialogue.

Jean-Pierre Ricard

Cardinal

Archevêque de Bordeaux, Évêque de Bazas

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